Le féminisme français a traversé deux siècles d’histoire mouvementée, jalonnée de figures exceptionnelles, de batailles législatives acharnées et de transformations culturelles profondes. De la Déclaration des droits de la femme d’Olympe de Gouges en 1791 aux mobilisations #NousToutes de 2019, retrace ici les grandes vagues d’un mouvement qui a façonné la République.
Avant la première vague : les pionnières oubliées (XVIIIe–XIXe siècle)
L’histoire officielle du féminisme commence souvent à la Belle Époque, mais les racines plongent beaucoup plus loin. Olympe de Gouges (1748–1793) rédige en 1791 sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, miroir subversif de la Déclaration de 1789. Guillotinée en 1793, elle incarne le paradoxe révolutionnaire : une Révolution universaliste qui exclut les femmes du corps politique.
Tout au long du XIXe siècle, des femmes comme Pauline Roland, Jeanne Deroin et Hubertine Auclert mènent des combats isolés pour le droit de vote, l’accès à l’instruction et l’égalité civile. Auclert fonde en 1876 la Société pour le droit des femmes et adopte la première le terme « féminisme » dans son sens politique. Ces pionnières construisent le socle idéologique de ce que l’historiographie appellera la première vague.
Source : HCEfh — Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes ; Centre Hubertine Auclert, Ressources historiques.
Première vague (1880–1944) : le combat pour l’égalité civile et politique
La première vague féministe française se structure autour d’une revendication centrale : le droit de vote. En 1909, Madeleine Pelletier est la première femme à se présenter à des élections législatives, sans pouvoir voter. En 1936, Léon Blum nomme trois femmes au gouvernement du Front populaire — mais elles ne peuvent toujours pas voter.
C’est l’ordonnance du 21 avril 1944 du général de Gaulle qui accorde enfin le droit de vote aux femmes françaises. La France est l’un des derniers pays d’Europe occidentale à l’octroyer — après le Royaume-Uni (1918), l’Allemagne (1919) et l’Espagne (1931). Ce retard s’explique par l’opposition répétée du Sénat, qui rejette sept fois entre 1919 et 1936 les propositions de loi de la Chambre.
Figures clés de la première vague
- Hubertine Auclert (1848–1914) — suffragisme militant, fondatrice de La Citoyenne
- Marguerite Durand (1864–1936) — fondatrice du journal féministe La Fronde (1897)
- Louise Weiss (1893–1983) — militante pour le suffrage féminin, journaliste, future eurodéputée
- Madeleine Pelletier (1874–1939) — médecin, militante pour le droit à l’avortement
Entre-deux-vagues (1944–1960) : droits acquis, émancipation en construction
Après l’obtention du droit de vote, une période de relatif silence militant s’installe, marquée par des transformations sociales décisives. En 1949, Simone de Beauvoir publie Le Deuxième Sexe, ouvrage fondateur qui analyse la construction sociale de la féminité : « On ne naît pas femme, on le devient. » Traduit en 40 langues, il révolutionne la pensée féministe mondiale.
En 1965, la loi réformant les régimes matrimoniaux supprime l’obligation d’obéissance de la femme à son mari et lui permet d’exercer une profession sans son autorisation. La loi Neuwirth de 1967 autorise la contraception. Ce sont des avancées décisives, souvent sous-estimées dans les récits dominants du féminisme.
Deuxième vague (1960–1979) : le MLF et la libération du corps
La deuxième vague féministe éclate au tournant de Mai 68, portée par une génération qui refuse les compromis. Le Mouvement de Libération des Femmes (MLF), né en août 1970 lors d’une action au pied de l’Arc de Triomphe — dépôt d’une gerbe « à la femme encore plus inconnue que le Soldat Inconnu » — devient le symbole de ce renouveau radical.
En 1971, le « Manifeste des 343 » publié dans Le Nouvel Observateur, signé par 343 femmes affirmant avoir avorté illégalement (parmi lesquelles Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Catherine Deneuve), force le débat public. La bataille aboutit à la loi Veil du 17 janvier 1975, dépénalisant l’IVG.
Portée par Simone Veil, ministre de la Santé, dans un contexte d’hostilité parlementaire violente — certains élus la comparent aux nazis en plein hémicycle — cette loi reste l’une des plus symboliques du féminisme législatif français. Elle sera constitutionnalisée en mars 2024, une première mondiale.
Chronologie deuxième vague
- 1967 — Loi Neuwirth : autorisation de la contraception
- 1970 — Fondation du MLF ; suppression de la notion de chef de famille
- 1971 — Manifeste des 343 pour l’avortement libre
- 1972 — Procès de Bobigny : Gisèle Halimi défend une mineure ayant avorté
- 1975 — Loi Veil dépénalisant l’IVG ; loi sur l’égalité professionnelle ; divorce par consentement mutuel
- 1980 — Premier texte législatif définissant le viol comme crime
Sources : Délégation aux droits des femmes — Assemblée nationale ; Archives de l’Assemblée nationale.
Troisième vague (1980–2010) : parité, violences et institutionnalisation
La troisième vague se caractérise par une institutionnalisation croissante du féminisme. En 1981, Yvette Roudy est nommée ministre des Droits de la femme — premier ministère dédié sous la Ve République.
La loi Roudy du 13 juillet 1983 sur l’égalité professionnelle oblige les entreprises de plus de 50 salariés à établir un rapport de situation comparée, ancêtre de l’index égalité professionnelle actuel. Selon la DARES, malgré 40 ans d’application, l’écart de salaire reste de 16,8 % en équivalent temps plein en 2024.
En 1999, la révision constitutionnelle inscrit le principe de parité dans la loi fondamentale. La loi sur la parité de 2000 impose l’alternance femme-homme sur les listes électorales. La part des femmes dans les conseils municipaux passe de 25 % en 1995 à 40 % en 2008, selon les données de la Délégation aux droits des femmes du Sénat.
Figures de la troisième vague
- Yvette Roudy — Première ministre des Droits de la femme (1981–1986)
- Gisèle Halimi (1927–2020) — Avocate, cofondatrice de Choisir la cause des femmes
- Élisabeth Badinter — Philosophe, auteure de L’Amour en plus (1980) et L’Un est l’autre (1986)
Quatrième vague (2010–présent) : #MeToo, intersectionnalité et nouvelles militances
La quatrième vague prend naissance avec les réseaux sociaux et culmine avec le mouvement #MeToo en octobre 2017. En France, la journaliste Sandra Muller lance #BalanceTonPorc, provoquant une avalanche de témoignages et un débat national intense sur le harcèlement sexuel.
En 2019, le collectif #NousToutes organise la plus grande manifestation féministe de l’histoire française : 150 000 personnes défilent à Paris le 23 novembre 2019. L’événement marque un tournant dans la visibilité du féminisme grand public.
La loi Schiappa du 3 août 2018 crée l’outrage sexiste, infraction sanctionnée d’une amende. En 2024, selon le rapport de la MIPROF, 94 femmes ont été tuées par leur partenaire ou ex-partenaire en France — un chiffre qui alimente la demande de législation renforcée contre les féminicides.
Sources : MIPROF — Mission interministérielle pour la protection des femmes ; HCEfh — Rapport annuel 2024.
Le cadre législatif actuel : héritage et lacunes
- Loi Veil (1975) — Dépénalisation de l’IVG, constitutionnalisée en 2024
- Loi Roudy (1983) — Égalité professionnelle
- Loi sur la parité (2000) — Représentation politique
- Loi sur les violences conjugales (2010) — Ordonnance de protection
- Loi Schiappa (2018) — Outrage sexiste, allongement délai prescription
- Loi Pradié (2023) — Renforcement des droits des victimes de féminicide
Malgré ces avancées, le HCEfh rappelle dans son rapport 2024 que les inégalités persistent : l’écart de revenus atteint encore 28,5 % en revenus d’activité totaux, les femmes restent sous-représentées dans les postes de direction (28 % des PDG du SBF 120), et les violences demeurent à un niveau préoccupant.
Les institutions et ressources clés
- HCEfh — Haut Conseil à l’Égalité : instance consultative auprès du Premier ministre
- DARES — Statistiques officielles sur l’emploi et les inégalités salariales
- INSEE — Études et analyses sur les inégalités de genre
- MIPROF — Pilote les politiques de lutte contre les violences faites aux femmes
- Centre Hubertine Auclert — Centre francilien de ressources pour l’égalité
- Délégation aux droits des femmes — Sénat et Assemblée nationale
Chronologie synthétique
| Année | Événement | Portée |
|---|---|---|
| 1791 | Déclaration des droits de la femme (Olympe de Gouges) | Fondatrice |
| 1881 | Accès des femmes à l’instruction secondaire | Éducation |
| 1944 | Droit de vote (ordonnance de Gaulle) | Politique |
| 1949 | Le Deuxième Sexe — Simone de Beauvoir | Culturel |
| 1965 | Réforme matrimoniale : fin autorisation maritale | Civil |
| 1967 | Loi Neuwirth : contraception autorisée | Corps |
| 1970 | Fondation du MLF | Mouvement |
| 1975 | Loi Veil : IVG dépénalisée | Corps |
| 1983 | Loi Roudy : égalité professionnelle | Travail |
| 1999 | Révision constitutionnelle parité | Politique |
| 2017 | #MeToo / #BalanceTonPorc | Culturel |
| 2019 | Marche NousToutes — 150 000 personnes | Mouvement |
| 2024 | Constitutionnalisation du droit à l’IVG | Constitutionnel |
Conclusion : un mouvement en perpétuelle réinvention
L’histoire du féminisme en France est celle d’un mouvement jamais linéaire, jamais acquis. Chaque génération a dû reconquérir des droits que la suivante pensait définitivement établis. La constitutionnalisation du droit à l’IVG en 2024 — après qu’une majorité d’États américains l’ont remis en cause — illustre cette vigilance nécessaire.
Aujourd’hui, les féministes de la quatrième vague affrontent de nouveaux défis : l’intersectionnalité (articulation du genre avec la race, la classe, le handicap), le numérique (cyberviolences, deepfakes), et la résistance croissante des mouvements antiféministes. L’héritage de deux siècles est à la fois un patrimoine précieux et un appel permanent à continuer.
Sources : HCEfh (rapports annuels 2022–2024), DARES (études égalité professionnelle), INSEE (statistiques de genre), MIPROF (rapport violences 2024), Délégation aux droits des femmes du Sénat, Centre Hubertine Auclert.
