MLF — Mouvement de Libération des Femmes (1970) : histoire, militantes et héritage

Le 26 août 1970, neuf femmes déposent sous l’Arc de Triomphe une gerbe portant l’inscription : « Il y a plus inconnu que le Soldat Inconnu : sa femme ». Ce geste symbolique, immédiatement réprimé par la police, marque la naissance officielle du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) — et avec lui, la deuxième vague féministe en France.

Contexte historique : l’après-68 et la naissance du MLF

Mai 68 a libéré les paroles, mais pas celles des femmes. Dans les assemblées générales des comités révolutionnaires, les militantes constatent amèrement qu’on leur demande de faire le café plutôt que de prendre la parole. Cette désillusion génère une énergie féministe spécifique, qui refuse désormais de subordonner la cause des femmes à une autre lutte.

C’est dans ce contexte que se retrouvent à l’université de Vincennes, en 1969–1970, des femmes issues des mouvements gauchistes, psychanalytiques et littéraires. Elles vont construire un mouvement radicalement nouveau : sans chef, sans bureau, sans carte de membre. Le MLF sera un espace de parole, un « lieu où les femmes se retrouvent entre elles », selon Christine Delphy.

Source : Centre Hubertine Auclert — Ressources histoire du féminisme.

L’action fondatrice du 26 août 1970

L’action de l’Arc de Triomphe n’est pas improvisée. Elle est organisée par un petit groupe qui inclut Anne Zelensky, Jacqueline Feldman-Hogasen et plusieurs militantes du groupe Féminisme et marxisme. La gerbe est accompagnée d’une banderole. Des journalistes sont prévenus.

La répression policière immédiate transforme l’action en symbole. Les images font le tour des rédactions. Pour la première fois depuis le suffragisme, un geste féministe fait la une des journaux. Le MLF est né dans l’espace public.

Cette date du 26 août est significative : c’est le 50e anniversaire du 19th Amendment américain, qui avait accordé le droit de vote aux femmes aux États-Unis en 1920. Les militantes du MLF revendiquent explicitement cette filiation internationale.

Les courants internes du MLF

Le MLF n’est pas monolithique. Dès ses premières années, plusieurs courants coexistent — parfois en tension :

1. Féminisme radical

Représenté par des figures comme Monique Wittig et Christine Delphy, ce courant analyse le patriarcat comme un système d’exploitation autonome, non réductible au capitalisme. Wittig ira jusqu’à affirmer que « les lesbiennes ne sont pas des femmes » (1978), en ce sens qu’elles échappent au contrat hétérosexuel constitutif de la féminité.

2. Psychanalyse et Politique (Psych et Po)

Le groupe fondé par Antoinette Fouque, lectrice de Lacan et de Derrida, rejette le terme « féminisme » qu’il juge trop imprégné des valeurs phallocratiques. Il s’intéresse à la spécificité du corps féminin et de la féminité comme force subversive. C’est ce groupe qui déposera le nom MLF comme marque en 1979, créant une rupture durable avec les autres courants.

3. Féminisme matérialiste

Porté par Christine Delphy et la revue Questions féministes (1977), il analyse l’oppression des femmes comme un rapport de production : le travail domestique est un travail non rémunéré, approprié par les hommes dans le cadre du mariage. Ce courant influencera durablement la sociologie du genre en France.

Le Manifeste des 343 (1971) : la bataille pour l’avortement

Le 5 avril 1971, Le Nouvel Observateur publie le texte qui deviendra le Manifeste des 343. Rédigé par Simone de Beauvoir, il est signé par 343 femmes affirmant avoir avorté illégalement — une infraction passible de prison à l’époque. Parmi les signataires : Catherine Deneuve, Marguerite Duras, Françoise Sagan, Delphine Seyrig, Gisèle Halimi.

La presse satirique appellera ses signataires les « 343 salopes » — une insulte que les militantes retourneront en badge d’honneur. Le manifeste déclenche un débat public sans précédent. Gisèle Halimi fonde l’association Choisir la cause des femmes pour défendre en justice les femmes poursuivies pour avortement.

En novembre 1972 s’ouvre le Procès de Bobigny : Halimi défend Marie-Claire Chevalier, 17 ans, poursuivie pour avoir avorté après un viol. L’acquittement, largement médiatisé, constitue un tournant décisif vers la loi Veil de 1975.

Source : Archives du Sénat — débats sur la loi IVG 1975 ; HCEfh — Chronologie féminisme français.

Le Torchon Brûle : la presse féministe du MLF

De 1971 à 1973, le MLF publie Le Torchon Brûle — titre volontairement provocateur, allusion au torchon de cuisine. En 8 numéros ronéotypés, le journal aborde des sujets alors tabous : le corps féminin, le travail domestique non rémunéré, les violences conjugales, la sexualité lesbienne, l’avortement.

La maquette est volontairement artisanale, non-professionnelle — une façon de rejeter les codes de la presse masculine. Les articles ne sont pas signés individuellement, conformément à l’idéal anti-hiérarchique du mouvement.

Le Torchon Brûle est aujourd’hui numérisé et accessible via la Bibliothèque nationale de France (BNF). Il constitue un document historique de premier plan sur la pensée féministe de la deuxième vague.

Les victoires législatives du MLF

La victoire la plus directe du MLF est la loi Veil du 17 janvier 1975 dépénalisant l’IVG. Mais l’influence du mouvement va au-delà :

  • 1975 — Loi sur l’égalité professionnelle (portée par Françoise Giroud, secrétaire d’État à la Condition féminine)
  • 1975 — Divorce par consentement mutuel
  • 1980 — Le viol qualifié de crime (après des années de campagne féministe)
  • 1983 — Loi Roudy sur l’égalité professionnelle
  • 1992 — Reconnaissance du viol conjugal comme crime

L’héritage du MLF : des années 1980 à aujourd’hui

Le MLF comme mouvement collectif s’efface progressivement dans les années 1980. Ses militantes fondent ou rejoignent des associations thématiques : Choisir la cause des femmes (Halimi), le Mouvement Français pour le Planning Familial (MFPF), les Maisons des femmes, et plus tard Osez le féminisme ! et #NousToutes.

L’héritage intellectuel est tout aussi considérable. Les études de genre, légitimées en France à partir des années 1990 notamment par Judith Butler et les travaux de traduction par Eric Fassin et Marie-Hélène Bourcier, s’appuient directement sur les théorisations du féminisme matérialiste français issu du MLF.

La constitutionnalisation de l’IVG en mars 2024 est, symboliquement, la victoire posthume la plus retentissante du MLF. Ce que Simone Veil avait arraché au Parlement en 1975 est désormais inattaquable par une loi ordinaire.

Les grandes figures du MLF : portraits

Christine Delphy (née 1941)

Sociologue, cofondatrice de la revue Questions féministes (1977) et de Nouvelles Questions féministes (1981), Delphy est la théoricienne du féminisme matérialiste français. Elle analyse le mariage comme un contrat de travail dans lequel la femme cède son travail domestique en échange de sa subsistance — une approche directement influencée par le matérialisme historique.

Monique Wittig (1935–2003)

Romancière et théoricienne, Wittig publie en 1969 Les Guérillères, épopée féministe radicale. Sa théorie de la « pensée straight » (1980) analyse l’hétérosexualité comme régime politique obligatoire plutôt que comme orientation naturelle. Elle émigre aux États-Unis où elle influence profondément la théorie queer.

Antoinette Fouque (1936–2014)

Fondatrice du groupe Psychanalyse et Politique et des Éditions des Femmes, Fouque a joué un rôle ambivalent : moteur intellectuel du MLF dans ses premières années, elle est aussi accusée d’avoir approprié le nom du mouvement en 1979. Elle sera élue eurodéputée en 1994.

Simone de Beauvoir (1908–1986)

Bien qu’elle ne soit pas une fondatrice au sens strict, Beauvoir est la caution intellectuelle du MLF. Son essai Le Deuxième Sexe (1949) est la matrice théorique de la deuxième vague mondiale. Elle signe le Manifeste des 343, préside des associations féministes, et accorde son prestige international au mouvement jusqu’à sa mort en 1986.

Conclusion : le MLF, 55 ans après

Cinquante-cinq ans après ce geste sous l’Arc de Triomphe, l’héritage du MLF est vivant et disputé. Vivant dans les millions de femmes qui bénéficient des droits conquis (IVG, divorce, égalité au travail, protection contre les violences). Disputé dans les débats sur l’intersectionnalité, l’inclusion des femmes trans, la place du travail du sexe dans le féminisme.

Ces tensions ne sont pas une faiblesse : elles sont le signe que le féminisme reste un mouvement intellectuellement fertile, en prise avec les contradictions de son temps. Le MLF avait posé la règle d’or : l’absence de chef unique et la pluralité des voix. C’est cette règle qui fait encore la force du féminisme contemporain.

Sources : Centre Hubertine Auclert (chronologie du féminisme français), HCEfh (rapports historiques), BNF (archives Le Torchon Brûle), Archives de l’Assemblée nationale (débats loi Veil 1975).