Entre deux purées, le grand vide. Cette sensation de ne plus savoir qui on est quand on referme la porte de la chambre d’enfant. Pas de larmes, pas de dépression diagnostiquée. Juste un silence étrange, comme si quelqu’un avait éteint la lumière intérieure sans prévenir. On appelle ça la solitude existentielle, et elle ne se guérit ni avec des playdates programmés, ni avec un verre de rosé entre copines.
Quand la maternité devient une transformation que personne n’a nommée
Le site américain Motherly a récemment mis en lumière ce phénomène que la médecine a trop longtemps laissé dans l’angle mort. Le Dr Trinko le définit avec une précision qui fait mal : une « déconnexion profonde avec sa propre expérience intérieure ». Traduction brutale : on peut tenir le bébé, répondre aux mails, préparer la purée du soir, et ne plus avoir la moindre idée de qui habite derrière ce rôle de parent.
Le terme qui émerge pour nommer cette réalité est matrescence. Ce n’est pas une pathologie. C’est une transformation développementale et multidimensionnelle majeure, hormonale, cérébrale et sociale, qui redessine le paysage intérieur. Le problème ? On l’a traitée comme une mauvaise passe à survoler, pas comme un passage de vie à traverser.
Le deuil caché des mères qui vont « bien »
Voici ce que les recherches de Sarewitz et Trinko révèlent dans leur étude pilote auprès de mères : on peut être en bonne santé mentale, non déprimée, et ressentir un deuil. Pas celui d’une personne. Celui de soi. De sa liberté absolue, de son corps d’avant, de la fluidité de ses pensées, ces heures où l’esprit vagabondait sans être réquisitionné par une liste de courses ou un horaire de sieste.
Ce deuil n’est pas une faiblesse à cacher. C’est la conséquence logique d’une transformation que la culture refuse de reconnaître. On attend des mères qu’elles basculent dans le nouveau rôle sans regarder en arrière, comme si la nostalgie était une trahison de l’enfant. Le Dr Trinko et ses collègues proposent une autre voie : l’auto-compassion, c’est-à-dire arrêter de culpabiliser de regretter parfois la vie sans enfant.
La crise qui revient, même quand on croit avoir fait le deuil
Autre révélation de cette étude : la crise est cyclique, pas limitée aux trois premiers mois. L’accouchement n’est pas le seul déclencheur. Elle peut resurgir à l’arrivée d’un deuxième enfant, au retour au travail, ou quand les enfants deviennent indépendants, ce moment où le rôle qui vous a structurée pendant des années se met à fondre, et où le vide ressurgit.
Chaque fois, la même question : qui suis-je quand je ne suis plus seulement celle qui s’occupe des autres ?
Quatre pistes pour retrouver une présence à soi
Les chercheuses ne livrent pas de solution magique. Elles proposent des gestes concrets, presque minimalistes, contre la déconnexion.
L’éducation à la matrescence d’abord : comprendre que cette transition est normale, hormonale, cérébrale et sociale, et non un dysfonctionnement personnel à réparer.
L’auto-compassion ensuite : la permission de ne pas être épanouie à 100% dans chaque instant, sans que cela fasse de vous une mère ingrate.
Les espaces de reconnexion intime ensuite : des activités sans valeur productive ni parentale, juste pour sentir que quelque chose en vous existe encore en dehors de l’utilité.
Enfin, la communauté de vulnérabilité : des espaces où l’on parle sans fard à d’autres mères, sans compétition de bonheur ni performance de résilience. Pas pour échanger des astuces. Pour nommer ensemble ce qui reste innommable ailleurs.
Parce que la solitude existentielle ne se soigne pas en ajoutant du monde autour. Elle demande de retrouver quelqu’un au centre, et cette personne, parfois, a besoin qu’on aille la chercher entre deux purées.